Le sultan lui donna mille dinars d’or pour accomplir le pèlerinage, mais il les dissipa à El-Ourit

Dans son volumineux ouvrage 'Nafh al-tib min ghusn al-Andalus al-ratib', Abu al-Abbas Ahmad al-Maqqari al-Tilimsani (m. 1632), que l’on surnommait aussi « l’homme de lettres de son temps », nous rapporte une anecdote étonnante concernant Abu Abd Allah Muhammad b. Ahmad b. Shatir (vers 1286–1356). Le nom al-Maqqari renvoie au village de Magra, dans les environs de M’Sila, d’où étaient originaires ses ancêtres. La prononciation correcte est « al-Maqri », avec un qaf non géminé, mais la forme « al-Maqqari », avec redoublement du qaf, s’est ensuite largement imposée. Cela semble notamment s’expliquer par une confusion fréquente avec le mot arabe « al-muqri » (المُقْرِئ), qui désigne celui qui récite ou enseigne la récitation du Coran, jusqu’à ce que la prononciation « al-Maqqari » devienne la plus courante.

Quant à Ibn Shatir, il était originaire de Marrakech, tandis que ses ancêtres venaient d’al-Andalus. Il passa par Tlemcen, entra ensuite en al-Andalus et séjourna à Grenade, avant de s’établir à Fès. C’était un faqih et un soufi détaché des biens de ce monde, vivant entre mosquées et madrasas. Il était également copiste à une époque où l’imprimerie n’existait pas encore et copiait notamment le Coran ainsi qu’un ouvrage que al-Maqqari appelle « al-Umda », peut-être 'Umdat al-ahkam' de Abd al-Ghani al-Maqdisi?. L’histoire commence lorsque le sultan mérinide Abu Inan Faris (Banu Marin, Zénètes) lui donna mille dinars d’or pour son pèlerinage. Mais en passant par Tlemcen, Ibn Shatir arriva au ghadir d’El-Ourit, à l’est de Ubbad Tlemcen al-Ulya, et se mit à distribuer progressivement l’argent aux gens présents autour du bassin, jusqu’à dépenser les mille dinars avant même d’arriver au pèlerinage.

Quelque temps plus tard, Abu Inan se rendit lui-même à Tlemcen et rencontra Ibn Shatir au Souk al-Attarin, près de « Manshar al-Jild ». Le sultan, qui n’avait pas oublié les mille dinars, lui lança ironiquement : « Ô Sidi Abu Abd Allah, pèlerinage accepté ! » Ibn Shatir lui répondit sans crainte : « Si tu ignores l’origine de l’argent, regarde où il est dépensé ; Dieu refuse que ce qui est mauvais soit dépensé autrement que dans ce qui lui ressemble. » Par cette formule, il retournait la remarque contre le sultan : selon lui, la destination prise par l’argent révélait quelque chose de son origine. Il insinuait donc que l’argent reçu n’était pas parfaitement licite et que son étrange destination correspondait à sa nature. Au lieu de s’excuser d’avoir dissipé les mille dinars, il faisait ainsi de leur dépense une critique de leur provenance. Abu Inan ne se mit pourtant pas en colère. Al-Maqqari conclut simplement : « Le sultan éclata de rire et s’en alla. »

Ahmad al-Maqqari al-Tilimsani composa 'Nafh al-tib min ghusn al-Andalus al-ratib' à la fin de sa vie, après son retour de Damas au Caire. Le projet naquit lorsque l'homme de lettres et poète damascène Ahmad b. Shahin lui demanda, durant son séjour à Damas, de rédiger un ouvrage sur Lisan al-Din Ibn al-Khatib, célèbre poète et vizir de Grenade, auteur de la fameuse muwashshaha 'Jadaka al-ghayth', et assassiné en 1375. Al-Maqqari lui promit de commencer l’ouvrage à son retour en Égypte. Il pensait d’abord l’intituler 'Urf al-tib fi al-tarif bi-l-wazir Ibn al-Khatib', mais la matière prit une telle ampleur qu’elle finit par englober l’histoire d’al-Andalus, ses hommes de lettres et ses savants. L’ouvrage prit alors son titre définitif : 'Nafh al-tib min ghusn al-Andalus al-ratib wa-dhikr waziriha Lisan al-Din Ibn al-Khatib'.

Savez-vous où se trouvaient autrefois le Souk al-Attarin et Manshar al-Jild dans l'actuelle Tlemcen ?

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