Aux ruines de Tlemcen, un jeune homme orgueilleux découvre le secret de la vraie grandeur

Aux confins de la ville de Tlemcen vivait un jeune homme au regard brûlant d’ambition, nommé ʿImrān. Il avait passé sa jeunesse au milieu des piles de livres, dévorant les textes et apprenant les vers par cœur, obsédé par l’idée de s’élever. Pour lui, le savoir était une parure sociale, et la valeur d’un homme se mesurait à la place qu’il occupait en tête des assemblées et au nombre de manuscrits qu’il possédait.

Un jour, ʿImrān entendit parler d’un cheikh sage, retiré parmi les ruines de Tlemcen, connu sous le nom de al-Ḥājj ibn Saʿīd. Le jeune homme se mit en route, chargé de ses livres et de sa suffisance. Lorsqu’il parvint aux décombres, il le trouva assis sur une natte usée par le temps, penché sur quelques vers qu’il traçait doucement.

ʿImrān l’interrogea avec ferveur

« Ô Ḥājj, j’ai lu des livres et mémorisé des poèmes, pourtant je ne sens pas que j’ai grandi. Mon âme est lourde, mon élan s’éteint. Dis-moi, comment l’homme s’élève-t-il vraiment, comment atteint-il la dignité ? »

Le cheikh ne le regarda pas. Il désigna du geste une grande arche de pierre, debout devant eux, et demanda

« Contemple cette arche, mon fils. Où se trouve sa tête ? »

« Tout en haut, répondit ʿImrān, elle touche le ciel. »

« Et ses pieds ? »

« Enfoncés dans la boue et la terre. »

Le cheikh secoua la poussière de son burnous, puis fixa le jeune homme

« Voilà le premier secret. Ta tête ne touchera jamais le ciel si tes pieds ne sont pas solides dans la boue de l’humilité. Plus tu veux monter dans l’édifice, plus tu dois creuser profondément. Celui qui n’a pas de racines dans la terre n’a pas d’ombre dans le ciel. »

ʿImrān, peu convaincu, répliqua

« Mais, ô cheikh, ce n’est qu’une pierre inerte. Moi, je suis un homme. Je veux élever mon âme, pas rester figé comme une statue. »

Le cheikh sourit, prit une poignée de terre et souffla dessus. La poussière s’envola, puis se dispersa dans le vent

« Regarde. La poussière s’est élevée, mais elle s’est perdue et n’est devenue… rien. La pierre restée dans la terre, elle, est devenue une base sur laquelle on bâtit. Ô ʿImrān, s’élever, ce n’est pas grimper au-dessus des têtes, c’est élargir sa poitrine pour porter les autres et les élever avec soi. Vois-tu cette arche ? Elle est vide en son centre, n’est-ce pas ? »

ʿImrān acquiesça.

Le cheikh poursuivit

« Parce qu’elle est vide, elle est devenue une porte par laquelle passent la lumière et les gens. Si elle était bouchée par les pierres de l’ego et de l’orgueil, elle ne serait plus une arche, mais un mur qui sépare. Si tu veux t’élever, vide ton cœur du “moi” pour que la lumière l’habite. Sois comme l’arche : la tête dans les hauteurs, les pieds dans la terre, et le cœur ouvert au passage du bien. »

ʿImrān s’assit près de lui, posa ses livres à côté, et comprit que la grandeur n’est pas dans la quantité de ce que l’on retient, mais dans la profondeur de ce que l’on saisit. Il comprit aussi qu’on ne s’élève pas par la hauteur, mais par le dépouillement.

Un long silence s’installa, seulement traversé par le souffle du vent qui passait sous l’arche ancienne. ʿImrān observa le grand vide sous la pierre, aperçut les traces rouillées de gonds, et une question lui vint. Il se tourna vers son maître

« Ô Ḥājj… cette arche est aujourd’hui ouverte sur le vide. Mais n’a-t-elle pas porté, autrefois, une grande porte ? »

Le visage du cheikh changea brusquement. Le regard ferme du maître s’effaça, remplacé par une tristesse ancienne. Il posa sa main tremblante sur la pierre des ruines et murmura

« Mon fils… ne cherche pas la porte, et n’essaie pas de la frapper. »

ʿImrān demanda

« Pourquoi donc, ô Ḥājj ? »

Alors le cheikh répondit en récitant

Ô toi qui frappes à la porte, frappe avec douceur, car il n’y a plus personne dans la demeure

Ils se sont dispersés sur les chemins de la terre, comme s’il n’y avait jamais eu d’intimité ni d’aimés

Épargne tes mains, il n’y a ici nul être pour répondre, car les gens de l’affection sont partis

Et aie pitié de la maison, ne réveille pas ses douleurs, car les demeures ont une âme, comme les hommes ont une âme

À Dieu seul appartient l’éternité.

Histoire fictive

Photo : Ruines d’Abū Isḥāq al-Ṭayyār 

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