Dans Les Nadis de Tlemcen. Des noms et des lieux à l’aube du XXe siècle, Bénali El Hassar revient sur une ville en pleine transformation, à la charnière entre héritage savant, réforme religieuse, instruction moderne et éveil politique. À travers les cercles, associations, écoles et figures intellectuelles qui ont animé Tlemcen au tournant du XXe siècle, l’ouvrage restitue les premiers lieux où se forma une nouvelle génération algérienne.
Avant d’en venir à ces cercles, l’auteur consacre un long développement à l’histoire de Tlemcen. Le détour n’est pas anodin. Il lui permet de rappeler que la ville ne découvre pas soudainement la politique au début du XXe siècle. Capitale zianide, foyer de savoir, ville de juristes, de soufis, de médersas et de grandes familles, Tlemcen possède déjà une longue tradition intellectuelle et religieuse. El Hassar revient sur les différentes périodes de son histoire, sur les résistances, les occupations successives et les transformations provoquées par la conquête française. Le passé médiéval, ottoman puis colonial sert ainsi de toile de fond à la naissance de cette nouvelle élite urbaine.
C’est précisément cette transition entre deux mondes que le livre cherche à saisir. À la fin du XIXe siècle et au début du suivant, les institutions traditionnelles continuent d’occuper une place essentielle, mais l’école française, les études supérieures, la presse et les associations ouvrent de nouvelles voies. Des jeunes Tlemcéniens partent étudier à Alger, Lyon ou Paris. Certains deviennent juristes, médecins, enseignants ou journalistes. Ils ne tournent pas nécessairement le dos à leur culture d’origine ; ils cherchent plutôt à concilier plusieurs univers qui coexistent désormais dans la même ville. Le cas de Bénali Fekar est central dans cette histoire. Juriste, intellectuel et homme de presse, il incarne pour l’auteur cette génération formée au contact du droit et de la culture française tout en restant profondément engagée dans les questions qui traversent la société musulmane. Son parcours, comme celui de son frère Larbi, permet de suivre la circulation des idées entre Tlemcen, Alger et la France.
Mais cette génération ne regarde pas uniquement vers la France. Une part importante de l’ouvrage est consacrée aux influences venues du monde musulman. La Jeune Turquie, les mouvements réformistes, les débats religieux en Égypte ou en Tunisie et les transformations de l’Empire ottoman nourrissent les discussions. Pour beaucoup de jeunes musulmans, l’exemple turc semble montrer qu’une société peut se moderniser tout en conservant une identité propre. El Hassar insiste sur cette circulation des idées, qui rend le Tlemcen du début du XXe siècle bien moins isolé qu’on ne pourrait l’imaginer. Les étudiants et intellectuels de la ville suivent les événements internationaux, lisent des journaux, découvrent de nouveaux courants et tentent de les adapter à leur propre situation.
Le livre montre aussi combien les positions politiques de cette époque échappent aux catégories simples. Tous ne réclament pas encore l’indépendance. Certains demandent d’abord une réforme du système colonial, davantage de droits, un meilleur accès à l’instruction ou une reconnaissance plus grande de la langue et de la culture arabes. D’autres vont progressivement conclure que ces réformes ne suffisent plus. Ce glissement est l’un des fils conducteurs du livre : la naissance d’une conscience politique ne se fait pas en un instant, elle résulte d’une accumulation de frustrations, de discussions, de lectures et d’expériences personnelles.
C’est dans ce paysage que la figure de Messali Hadj prend tout son sens. L’auteur ne le présente pas comme un personnage surgissant soudainement de l’histoire, mais comme l’un des héritiers d’un milieu déjà fortement politisé. Avant les grands mouvements nationalistes existaient des cercles, des associations, des groupes de jeunes, des réseaux familiaux et des hommes de culture qui débattaient de l’avenir du pays. Messali appartient à une génération qui poussera beaucoup plus loin cette politisation, jusqu’à faire de la revendication nationale un projet ouvertement indépendantiste. Le livre permet ainsi de replacer sa trajectoire dans une histoire plus longue, faite de continuités autant que de ruptures.
Les nadis apparaissent alors comme des lieux décisifs. Leur importance ne vient pas seulement des réunions qu’ils accueillent, mais des sociabilités qu’ils rendent possibles. On y rencontre des étudiants, des enseignants, des commerçants, des notables et des militants. On y organise des conférences, on y lit les journaux, on y échange des nouvelles venues de l’étranger. Certains de ces cercles sont proches du réformisme religieux, d’autres du nationalisme, d’autres encore d’un libéralisme politique plus modéré. El Hassar insiste sur cette diversité, qui témoigne d’une société en mouvement plutôt que d’un milieu idéologiquement homogène. Le chapitre consacré aux « cercles ou nadis, lieux de patriotisme » est sans doute l’un des plus révélateurs de cette démarche.
L’intérêt du livre réside enfin dans la multitude des noms et des lieux qu’il rassemble. Derrière les figures les plus connues apparaissent des enseignants, des médecins, des juristes, des religieux, des familles et des associations aujourd’hui presque oubliés. L’auteur reconstitue ainsi une véritable géographie intellectuelle de la ville. À travers elle, Tlemcen cesse d’être seulement la cité des monuments médiévaux pour redevenir une ville habitée, traversée par des débats, des tensions et des ambitions nouvelles.
C’est ce qui fait de Les Nadis de Tlemcen un ouvrage précieux pour qui s’intéresse à l’histoire contemporaine de la ville. Il ne raconte pas uniquement la naissance du nationalisme algérien ; il restitue le milieu dans lequel celui-ci a pu prendre forme. Avant les partis, les grands discours et les organisations de masse, il y eut des cercles, des écoles, des journaux et des conversations. Et, dans le Tlemcen de l’aube du XXe siècle, c’est souvent dans ces lieux modestes que commença à se dessiner une autre idée de l’avenir.

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