En 733 de l’hégire (1332-1333), il y a environ 694 ans, une famille tlemcénienne se préparait à entreprendre un long voyage vers l’Orient pour accomplir le pèlerinage à La Mecque. Comme il était d’usage parmi les voyageurs, ses membres s’affairaient à réunir les vivres et les provisions nécessaires à un périple qui devait durer plusieurs mois. Mais une partie de ces préparatifs allait connaître un destin singulier, dont l’un des membres de la famille nous a transmis le récit quelques années plus tard.
Nous devons cette histoire au savant tlemcénien Abou Abdallah Mohammed ibn Ahmed ibn Marzouk, connu sous les noms d’Ibn Marzouk al-Jadd ou al-Khatib (711-781 H / 1311-1379), qui la rapporte parmi les anecdotes consacrées à son père, Abou al-Abbas Ahmed ibn Mohammed ibn Marzouk (681-741 H / 1282-1340).
Le départ ne put avoir lieu à la date initialement prévue. Les provisions furent donc entreposées avec les autres bagages, jusqu’à ce que les conditions permettent d’entreprendre le voyage, en 734 H (1333-1334). Lorsque la famille reprit ses préparatifs, elle retrouva parmi ses affaires un aliment oublié depuis la première tentative de départ et décida de l’emporter. Au début du mois de mouharram de cette année-là, le père et son fils quittèrent Tlemcen au sein d’une importante caravane. Selon Ibn Marzouk, celle-ci comptait environ 300 unités de campement, composées de tentes et de qaytoun, chacune abritant plusieurs personnes, sans compter celles qui rejoignirent le convoi après son départ. La caravane comprenait également près de 280 cavaliers et un groupe d’archers.
Ibn Marzouk précise qu’ils partirent « avec du temps devant eux, au début du printemps ». L’année était particulièrement fertile, au point que les voyageurs trouvèrent quotidiennement de la farine et des moutons tout au long de leur itinéraire, depuis les portes de Tlemcen jusqu’à celles d’Alexandrie. Après plusieurs mois de voyage, le père et son fils arrivèrent au Caire, au mois de joumada al-akhira. Une partie des provisions emportées de Tlemcen était cependant restée oubliée dans les bagages durant tout le trajet.
Une fois au Caire, Ahmed ibn Mohammed ibn Marzouk décida de prolonger leur séjour afin de permettre à son fils de poursuivre ses études. Ce dernier en témoigne lui-même : « Mon vénéré père, que Dieu lui fasse miséricorde, jugea bon de demeurer au Caire à cause de moi, afin que je puisse y étudier, tant il désirait que je devienne quelqu’un. » Leur séjour se prolongea pendant le reste de cette année, toute la suivante et encore une demi-année. Pendant ce temps, leurs bagages de voyage demeurèrent entreposés chez certaines de leurs connaissances. En 736 H (1335-1336), ils envisagèrent de reprendre la route.
Lorsque arriva le ramadan de l’année 736 H (1336), le père d’Ibn Marzouk avait pour habitude d’organiser des repas de rupture du jeûne auxquels il conviait chaque soir une vingtaine de personnes séjournant au Caire. Il faisait préparer une quantité de nourriture suffisante pour recevoir tous ses invités. Un soir de ramadan, il ordonna à son serviteur de préparer le repas. Celui-ci se rendit alors auprès des sacs de provisions conservés depuis leur départ de Tlemcen et y découvrit un aliment qui était resté intact dans ses sachets pendant près de trois ans, depuis sa préparation pour le voyage.
Cet aliment était le fdaouech. La famille en avait emporté une quantité importante, car il se prêtait particulièrement bien aux longs déplacements. Ibn Marzouk le décrit ainsi : « Parmi les provisions préparées figurait un aliment que les habitants du Maghreb appellent fdaouech, que certains habitants d’Ifriqiya nomment doudadh, de forme semblable, et que les habitants des contrées égyptiennes appellent itriyya. » Il précise que cet aliment était « adapté au voyage et peu exigeant en provisions ». Il mentionne également un autre aliment emporté pour le voyage, appelé mhamssa (المحمصة), placé dans deux grandes ghrara, c’est-à-dire deux sacs destinés au transport des provisions.
Le serviteur retrouva les fdaouech dans leur état d’origine et en prépara deux grands plats qu’il servit aux convives pour la rupture du jeûne. Lorsque tous les invités furent réunis, Ibn Marzouk leur posa une question qui surprit son père : il souhaitait connaître leurs régions d’origine et la date de leur arrivée. Il raconte : « Lorsque les convives furent présents pour le repas, je leur dis : “Mes seigneurs, je vous en prie, faites-moi connaître vos pays et dites-moi quand vous êtes arrivés.” Mon père, que Dieu lui fasse miséricorde, me regarda et me demanda : “Pourquoi cela ?” Je lui répondis : “Afin qu’ils sachent où se trouvait leur subsistance et d’où elle leur est parvenue.” »
Certains invités répondirent qu’ils venaient de l’Irak des Arabes, d’autres de l’Irak des Persans, tandis que plusieurs déclarèrent être originaires du Yémen. Ibn Marzouk révéla alors la raison de sa question : il voulait leur faire découvrir l’histoire du mets qu’ils s’apprêtaient à partager et leur expliquer comment une nourriture préparée dans une région si éloignée de leurs pays avait fini par parvenir jusqu’à leur table, au Caire. Il résume cette singulière destinée en ces termes : « Le grain est récolté à Sidour, transformé à Tlemcen, et ceux qui devaient en manger en sont tenus éloignés pendant tout ce temps, jusqu’à ce que chacun reçoive la part de subsistance qui lui était destinée. »
Ibn Marzouk rapporte cette anecdote pour illustrer la manière dont la subsistance peut parvenir à l’être humain depuis des lieux et par des voies qu’il n’aurait jamais imaginés. C’est précisément ce qu’il souhaitait montrer en réunissant autour d’un même repas des hommes originaires de différentes régions, qui partageaient une nourriture apportée de Tlemcen près de trois ans auparavant. Il conclut son récit par ces mots : « Gloire à Celui qui détermine les subsistances, qui accomplit ce qu’Il veut. Il n’est de divinité que Lui. »
Quant à Sidour, mentionné dans ce récit, il s’agit de la plaine de Zidour, située à l’ouest de l’actuelle ville de Aïn Témouchent. Ce lieu apparaît dans les sources bien avant l’époque d’Ibn Marzouk. Le géographe Abou Obeïd al-Bakri (mort en 487 H / 1094), dans son ouvrage Al-Masalik wa al-Mamalik, écrit : « Entre la ville d’Arshqoul (sur l’oued Tafna) et Tlemcen s’étend la plaine d’Azidour, longue de vingt-cinq milles. »
Nous retrouvons également cette plaine dans Al-Istibsar fi Ajaïb al-Amsar, ouvrage d’un auteur anonyme qui décrit la ville d’Arshqoul et ses liens avec Tlemcen en ces termes : « La ville d’Arshqoul est une cité très ancienne, qui conserve de nombreux vestiges. Elle se trouve sur l’oued Tafna, un grand cours d’eau dans lequel les navires peuvent pénétrer. La ville est proche de la mer et de petites embarcations peuvent y accéder. Elle constitue le débouché maritime de Tlemcen. Entre cette ville et Tlemcen se trouve la plaine de Zidour, consacrée à la culture du blé, une terre bénie, réputée pour sa fertilité. »
Quant aux fdaouech, il s’agit d’un aliment connu dans la cuisine maghrébo-andalouse, désignant plusieurs sortes de petites pâtes. Certaines étaient obtenues en découpant de fines feuilles de pâte, tandis que d’autres prenaient la forme de petits grains ou de filaments semblables à des vermicelles. Il est probable que leur nom soit passé dans la langue espagnole sous la forme fideos.
Note: Les noms d’Égypte, de Yémen et d’Irak employés dans le récit d’Ibn Marzouk doivent être compris selon leur signification géographique au VIIIe siècle de l’hégire / XIVe siècle de notre ère. L’Égypte, par exemple, désignait les terres de la vallée du Nil et de son delta, tandis que le Yémen renvoyait aux régions méridionales de la péninsule Arabique. Quant au nom d’Irak, il pouvait désigner deux ensembles géographiques distincts : l’Irak des Arabes (Iraq al-Arab), comprenant les régions du Tigre et de l’Euphrate, et l’Irak des Persans (Iraq al-Ajam), également connu sous le nom de région du Djibal, dont les principales villes comprenaient Hamadan, Rayy et Ispahan, dans l’ouest du plateau iranien. Il convient donc de ne pas confondre ces régions historiques avec les États contemporains qui portent aujourd’hui certains de leurs noms, ces derniers étant des constructions politiques modernes.
Quelle est l’origine du nom Sidour ou Zidour ? À quelle époque le nom de Aïn Témouchent apparaît-il pour la première fois dans les textes historiques ? Et d’où vient le nom des fdaouech ?

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